Sept remarques sur le retour de la narration.
I,
La lumière crée l’ombre.
II,
Le rôle de l’artiste est de tenter de voir l’humain, et, ce qui revient au même,
le monde. En ce sens, on pourra remarquer dans mes essais un dispositif assez simple, organisé autour de quelques
principales variables : les figures humaines, l’espace, et des éléments de paysage ou d’architecture. Le reste,
tout le reste - j’ai parlé de la lumière déjà, son ombre aussi - vient se loger dans les interstices.
Pour l’instant, je représente des êtres au moment de leurs solitudes, solitudes pensives, qui ne surent jamais,
perdues, retrouvées, dansantes, mélancoliques, ou seules face aux étoiles. J’aime les saltimbanques aussi,
on en trouvera donc dans ces peintures.
III,
Il y a dans la vie des hommes, des époques. Pour moi, j’en suis revenu à des questions de figuration directe, de narration même.
Et puisque je parle de narration, autant s’expliquer. Nous savons tous que le siècle s’ouvre bardé d’un long cortège d’impossibles,
collés à nos basques. Que faire avec ce qui nous reste, le peu qui nous reste? Et le mur devant? Mais puisque tout est devenu
l’objet du grand Soupçon, et que la casse interne semble intégrale, le pire attendu chaque matin, il faut avoir la force encore
d’être du côté de la puissance de vivre. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de repartir de l’homme.
Et justement, je me demande si le fait de réaliser une image n’aboutit pas au paradoxe de l’emmener ailleurs: d’ouvrir,
entre le chien et loup de nos esprits, une brèche, par où le regard du spectateur pourrait, en retour, trouver un chemin.
IV,
Les figures, les espaces qu’elles habitent, et dont ils sont peuplés, viennent beaucoup du Souvenir, assez fréquent motif et grand pourvoyeur complexe de la nuit de nos temps, où le personnel au collectif, l’hier à l’aujourd’hui, incessamment se mêlent. Travailler c’est aussi dresser l’archéologie de ses propres chocs involontaires, par où primastiquement, on l’espère, une époque se reflète.
ce nonobstant, dans un ciel constant, répétons, que nulle rétine ne saurait effacer, ce qui dans l’air, clairement, fut une main, esquissant le geste d’une main, passante d’un salut et dont la trace à l’horizon, léger reste d’irisation au bord d’un plus sombre, tient, dans cet air, son entêtant silence
V,
Sans que cela soit pour lui forcément évident au premier regard, le spectateur attentif pourra déceler dans ces peintures, des échos venus, et aussi des tensions stylistiques internes, des distorsions de points de vue, ou ruptures de plans, écarts d’échelles
en un mot, des désaccords de manières; le tout, -aimantations des surfaces, jointures tendues- néanmoins distribué dans un espace tenu, parfois classique, toujours recomposé. J’ai cherché à bâtir à partir des germes de nos disharmonies, dans une perspective, néanmoins, d’équilibre instant, car la peinture doit tenir le paradoxe d’être et la chose donnée d'emblée en une fois, (cette souveraine évidence qu’un peintre passe sa vie à souhaiter), et celle que révèle seul le temps, physique d’abord, c’est-à-dire intérieur, apporté par le spectateur. Je cherche à conduire ces éléments disparates, à les placer dans des rapports concevables et peut-être satisfaisants, ce serait la récompense. Cela prend, je le constate, la forme d’une image peut-être étrange, je ne sais, -nos imaginaires zébrés mais enhardis à souhaiter un monde vivable encore-, issue d’une peinture sensible à de nombreuses micros variations. Toutes les deux, images et peinture, s’établissent depuis un terreau de contrastes qui ricochent à bien des niveaux, sans qu’il soit ici aisé de les résumer tous.
L’effet de ces divergences réunies, produit des fictions visuelles. L’espace que je représente peut être net, mais ne sera jamais exactement situable. On ne sait pas absolument où l’on est. Qu’importe, d’ailleurs, pourvu que chacun puisse y vivre quelque chose. La peinture naît d’un chemin d’oubli, et de retour. Or pour aujourd’hui, au milieu du long déluge des images, j’imagine que le peintre doit nécessairement chercher à forer des représentations que seule la peinture serait en mesure d’inventer.
VI,
Voir c’est faire entrer le dehors, dedans. La peinture se tient à cette frontière. Les fictions humaines que je peins, également. Mais le travail consiste à refermer le tableau sur lui-même.
VII,
Cherche en toi le plus fixe, alors tu danseras.
Mars 2011
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